"La comptabilité n’est plus une science exacte"

Interview de Nicolas Véron, associé-fondateur de la société de conseil ECIF, par Anne Michel dans la page entière consacrée aux normes IAS - IFRS, parue dans le journal Le Monde daté du 4 novembre 2004
jeudi 4 novembre 2004
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Vous êtes le coauteur de L’Information financière en crise (Editions Odile Jacob, 2004). Pensez-vous que les normes IAS peuvent contribuer à restaurer la confiance des investisseurs, ébranlée après les récents scandales financiers ?

La normalisation comptable n’apporte pas, à elle seule, une solution à tous les problèmes qui ont émergé des crises de ces dernières années. Une fraude massive, comme ce fut le cas pour Enron ou Parmalat, soulève d’autres questions que celle des normes comptables, notamment sur la qualité des audits.

Mais, face à la multiplication des opérations de fusions et d’acquisitions et à l’émergence de montages financiers complexes, il faut adapter les normes comptables. La comptabilité n’est plus une science exacte, parce qu’il devient nécessaire de faire apparaître des jugements au cas par cas, pour produire de l’information pertinente.

C’est cette synthèse entre complexité de la gestion financière et jugement au cas par cas que tentent de réaliser les normes IAS. Mais pour savoir si ces normes vont restaurer la confiance, il faut attendre de voir comment elles seront mises en oeuvre et interprétées : par les entreprises, par les auditeurs et par les régulateurs. Cela nous renvoie à la fin de l’été 2005, lors de la publication des premiers résultats semestriels en IAS.

Les banques et les assurances ont mené campagne contre le principe de « juste valeur » qui revient à comptabiliser les éléments du bilan d’une entreprise à leur valeur de marché du moment.

Qu’en est-il de l’application de ce principe dans les nouvelles normes ?

Le débat animé par les banques ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. En réalité, on passe d’un système hybride à un autre : il y avait déjà de la comptabilisation en juste valeur dans les normes françaises [s’agissant, par exemple, des titres de placement très liquides], et les nouvelles normes ne font qu’en étendre le champ d’application [notamment aux produits dérivés], sans pour autant le rendre universel.

Contrairement à ce qu’on a pu entendre ici ou là, on est encore très loin du « tout juste valeur » [la « full fair value »] ! Les normes françaises étaient très influencées par des considérations fiscales, selon lesquelles tout doit être contrôlable par l’administration fiscale. Elles privilégiaient donc la fiabilité des informations par rapport à leur pertinence. Avec les normes IAS, c’est différent : conçues pour les investisseurs, elles placent la pertinence de l’information à un niveau élevé de priorité.

Les profits des entreprises vont-ils brutalement chuter avec l’adoption des normes IAS ?

Pas du tout ! L’impact sera très différent d’une entreprise à l’autre, et on peut même s’attendre que certaines sociétés ayant fait beaucoup d’acquisitions aient de meilleurs résultats. L’amortissement des écarts d’acquisition [le « goodwill »], qui était une charge dans les normes françaises, est, en effet, supprimé. En revanche, les résultats seront plus volatils, notamment du fait de la comptabilisation de certains actifs et passifs à la juste valeur.

On voit donc bien comme il est important que les analystes aient une bonne compréhension de ces normes. Les entreprises ont tort lorsqu’elles cherchent à communiquer le plus tard possible sur l’impact du passage aux IAS. Elles devraient, au contraire, préparer les intervenants du marché très en amont et apporter la plus grande attention à leur communication financière. Par exemple, pour expliquer que des profits en baisse ne seront pas forcément mauvais signe.

Cette réforme comptable aura néanmoins un fort impact sur les banques. Celles-ci risquent-elles de se monter plus sélectives vis-à-vis de leurs clients ou de vendre des crédits plus chers ?

Il faut avoir à l’esprit qu’un accord doit être trouvé sur la norme IAS 39 [fondée sur l’évaluation de certains actifs financiers à leur valeur de marché], pour laquelle la décision récente d’adoption partielle ne peut être que provisoire. Cette décision de la Commission Européenne crée d’ailleurs une situation incertaine sur le plan juridique : la notion d’adoption partielle n’est pas clairement prévue par le règlement communautaire de juillet 2002.

S’agissant des banques, certaines verront leurs profits augmenter, d’autres diminuer. Mais je ne vois pas de raison à ce que l’adoption des normes IAS aboutisse à un crédit plus cher, cette réforme ayant, au contraire, pour objectif de diminuer le coût du capital pour les entreprises. En revanche, les banques pourraient être tentées de modifier leurs comportements vis-à-vis de la distribution de certains produits. La comptabilisation des prêts à taux fixe et de certains produits à options comme les plans d’épargne-logement (PEL) étant plus complexe en normes IAS, il n’est pas esclu que certains établissements se montrent moins désireux d’en vendre à moyen terme.